En octobre 1488, un prince wolof du nom de Boumi Dyéleen Ndiaye débarquait à Lisbonne, devenant ainsi le premier prince noir africain à fouler le sol européen. Son histoire, à la croisée de la tradition orale sénégalaise et des chroniques portugaises, est un témoignage exceptionnel des premiers contacts entre l’Afrique de l’Ouest et l’Europe.
Les premiers contacts entre les Wolofs et les Européens
Les navigateurs portugais découvrirent les côtes sénégalaises dès l’an 1444 et furent les seuls Européens à les fréquenter jusqu’à vers 1540, date à laquelle les Normands français commencèrent à leur tour à venir y commercer.
Les premiers contacts des Portugais s’effectuèrent avec les peuples du littoral, surtout les Wolofs qu’ils dénommaient dans leurs chroniques Ziloffi, Jalofos ou Gyloffos. Ces derniers, qui ne connaissaient de Blancs que les Portugais, donnèrent le nom de Portougal (Tougal) à toute l’Europe — une dénomination restée jusqu’à nos jours. Du XVe au XVIIe siècle, des chroniqueurs portugais fournirent des informations ethnographiques et économiques inestimables sur les peuples de la Sénégambie : les Toucouleurs, les Sérères, les Jolofs et les Mandingues.
Qui était Boumi Dyéleen Ndiaye ?
D’après l’historien walo-walo Yoro Boly Dyao, le Bourba Dyolof Biram avait un fils nommé Dyelen, qu’il destinait à lui succéder et qui portait en conséquence le titre de Boumi — titre donné au successeur du roi régnant. Du côté maternel, Boumi Dyelen Ndiaye était de la lignée matrilinéaire princière des Loggar du Walo, fils de la Linguère Yatta Tagne Mbodj, sœur du Brak Naatago Tagne Mbodj.
À la mort de son père, le prince Boumi Dyelen ne put lui succéder, vaincu lors d’une guerre entre prétendants à la couronne du Diolof. Il se réfugia au Walo, dans sa famille maternelle, avec ses partisans. Son oncle, le Brak Naatago Tagne Mbodj, lui remit une escorte et le recommanda à ses amis portugais installés au comptoir d’Arguin (sur la côte atlantique de la Mauritanie).
Le voyage vers le Portugal (1488)
Du comptoir d’Arguin, Boumi Dyelen s’embarqua avec une forte suite dans une caravelle portugaise pour débarquer à Lisbonne en octobre 1488. Il fut conduit avec son escorte à la cour royale, installée à l’époque à Sétubal, où il fut reçu solennellement par le Roi Dom João II.
À la cour du Roi Dom João II
Boumi Dyelen prononça une longue allocution dans laquelle il rappela ses mésaventures, exposa sa demande de secours et se proclama prêt à se convertir au christianisme :
« Bemoi reprit en disant qu’il demandait secours et justice. Hélas, il n’était pas encore chrétien, et c’est pour cette raison que ses premières demandes avaient été rejetées… lui-même et tous les siens venaient aujourd’hui se remettre entre ses mains ; qu’ils étaient donc prêts à recevoir le baptême. »
Chronique portugaise, 1488
Dans les jours qui suivirent eurent lieu de nombreuses festivités : courses de taureaux et tournois. Les guerriers wolofs soulevèrent l’admiration de la cour royale par leur prestance et leurs prouesses aux exercices équestres. Le 3 novembre 1488, Boumi Dyelen accepta le baptême et prit le prénom du roi, se faisant appeler João Ndiaye. Le 7 novembre, il fut armé chevalier, reçut un blason et fit allégeance au roi du Portugal.
Le retour et l’assassinat tragique
Dom João II envoya une flotte de vingt caravelles dirigée par l’amiral Pero Vaz de Cunha pour appuyer son nouveau protégé dans sa reconquête du pouvoir au Diolof. L’escadre avait prévu de construire une forteresse à l’île Ndar, à l’embouchure du fleuve Sénégal. Mais pour des raisons demeurées obscures, l’amiral Pero Vaz de Cunha assassina Boumi Dyelen d’un coup d’arquebuse, mettant fin à l’aventure.
Les textes portugais de l’époque témoignent d’une image très positive du prince — élogieux sur son apparence physique, sa prestance et ses belles manières. Son assassinat fut réprouvé dans tout le Portugal, tant il était apprécié à la cour. La tradition orale, rapportée par Yoro Boly Dyao, confirme ce dénouement tragique : « Boumi Dyelen était l’ami d’un Portugais nommé Domingo, et leur amitié était si grande qu’il l’accompagna jusqu’au Portugal. Ils revinrent au Sénégal, et un jour que le Boumi discutait à Del avec son ami Domingo, il s’oublia jusqu’à le maltraiter, et Domingo le tua d’un coup de fusil. »
Un héritage qui perdure
D’après le chroniqueur fountanké Siré Abass Sow, la descendance de Boumi Dyelen se retrouve à Horefondé, où s’était réfugié son fils Mbagne Dyelen Tassé Ndiaye, ancêtre de la famille Ndiaye des Boummoudi de Horefondé.
Le Diawdine Amadou Bakhaw DIAW
Grand Dignitaire du Walo
Annexes : Principales chroniques portugaises sur la Sénégambie
- La Chronique de Guinée de Gomes Eanes de Zurara — relative au littoral exploré entre 1434 et 1448.
- De prima inventione Guineae — dicté par le navigateur Diogo Gomes à Martin de Bohême, rédigé en latin avant 1483.
- Voyages en Afrique noire du Vénitien Alvise Ca’ da Mosto — témoin oculaire des expéditions de 1455 et 1456, publié en 1507.
- Description de la côte occidentale de l’Afrique de Valentim Fernandes — rédigée d’après les récits de marins portugais (1507-1510).
- La relation du voyage de Vasco da Gama — attribuée à Álvaro Velho, membre de l’expédition de 1497-1499.
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