
En octobre 1488, un prince wolof du royaume du Djolof, déchu par une guerre fratricide, franchissait l’Atlantique sur une caravelle portugaise pour plaider sa cause devant l’un des monarques les plus puissants de l’Europe de la Renaissance, Dom João II. Mais avant même son départ, Buumi Jelen Ndiaye — Bemoi Gilem pour les chroniqueurs portugais, Bémoy pour l’Espagnol Luis del Mármol — avait déjà ébloui les capitaines lusitaniens par sa finesse politique. L’histoire de ce prince, telle que la rapporte Mármol dans L’Afrique, est celle d’un homme d’État rusé, d’un diplomate de premier plan et d’un baptisé royal dont la destinée fut brisée, en mer, par la lame même de l’amiral censé le ramener sur son trône.
Une haute naissance, entre le Djolof et le Walo
Selon la tradition recueillie par l’historien traditionaliste Yoro Boly Dyao, la généalogie du prince s’inscrit dans la lignée sacrée des Bourba Djolof, héritiers du premier Bourba Ndyadyane Ndiaye, fondateur de la confédération wolof. Buumi Jelen était le fils du Bourba Biram Ndiémé Eulér, lui-même descendant en ligne directe de Jelen, Leyti, Tyoukli, Dyinyelane, Saré et Ndyadyane.
Du côté maternel, il appartenait à l’illustre famille loggar du Walo : sa mère, la Linguère Yatta Ntagne MBODJ, était la sœur du Brak Natago Ntagne MBODJ, souverain du royaume voisin. Cette double ascendance faisait de lui un prince de premier rang, destiné à ceindre la couronne du Djolof sous le titre de Boumi, réservé dans la tradition wolof à l’héritier présomptif.
L’éviction du trône : le récit de Luis del Mármol
Le chroniqueur espagnol Luis del Mármol offre la version la plus détaillée des événements politiques qui précipitèrent l’exil du prince. À la mort du Bourba Biram — souverain puissant, converti à l’islam sous l’influence des alfaquis zénagues — la succession suivit la coutume wolof : le peuple élit parmi les fils du défunt celui qui lui semblait le plus digne. Biram fut choisi, au détriment de ses frères Cibita et Camba, nés d’une autre épouse.
Le nouveau roi s’appuya massivement sur son demi-frère Bémoy (Buumi Jelen). Celui-ci devint rapidement l’homme fort du royaume, au point que, selon Mármol, « il était roi en effet, tandis que l’autre en avait le titre ». Cette situation attisa la jalousie des frères évincés : Cibita et Camba assassinèrent traîtreusement le Bourba Biram, et Cibita se proclama roi. Commença alors une guerre civile au cours de laquelle Buumi Jelen, vaincu, dut fuir.
Il trouva refuge dans sa famille maternelle, au Walo. Son oncle, le Brak Natago Ntagne MBODJ, lui fournit une escorte et le recommanda à ses amis portugais du comptoir d’Arguin, sur la côte atlantique de l’actuelle Mauritanie.
La diplomatie des chevaux : l’art politique du prince
Avant sa chute, Buumi Jelen avait compris, mieux que quiconque dans la région, le parti qu’il pouvait tirer de la présence portugaise sur la côte sénégambienne. Les caravelles du roi Jean II apportaient des chevaux — monture décisive sur les champs de bataille du Sahel — ainsi que des armes et des étoffes. Mármol raconte que le prince quitta la capitale traditionnelle, au cœur du pays, pour s’installer près des ports de commerce. Il y achetait les chevaux « fort cher », payait même ceux qui mouraient en route sur simple présentation de leur crin ou de leur queue, sous le prétexte qu’il n’était pas juste que le marchand subît la perte.
Cette générosité calculée poursuivait un double but : attirer toujours plus de navires portugais et s’assurer, en cas de revers, l’amitié du roi de Lisbonne. Buumi Jelen envoyait régulièrement présents et messages à Dom João II, qui finit par s’intéresser vivement à ce prince africain dont les capitaines lui vantaient la finesse et le discernement. Le monarque portugais recommanda alors à ses capitaines d’instruire le prince dans la foi chrétienne et lui dépêcha des ambassadeurs porteurs de présents.
La réception solennelle à Setúbal
Contraint par la défaite militaire, Buumi Jelen longea la côte sur plus de soixante lieues jusqu’à Arguin, où il s’embarqua pour le Portugal. Il débarqua à Lisbonne en octobre 1488, accompagné d’une escorte de nobles wolofs, et fut conduit à la cour royale, alors installée à Setúbal.
La réception, dont Mármol nous a laissé un tableau saisissant, fut digne d’un prince chrétien. Le roi attendait son hôte dans une grande salle, assis sur une estrade surmontée d’un dais de brocart d’or, entouré du duc de Béja (frère de la reine), de grands seigneurs, de prélats et des dames de la cour. À l’entrée de Buumi Jelen, Dom João II fit deux ou trois pas au-devant de lui, le bonnet à la main. Le prince wolof et sa suite, selon la coutume de leur pays, se jetèrent à ses pieds et firent mine de prendre de la terre dans leurs mains en signe de respect et d’obéissance.
« C’était un homme de quarante ans, de belle taille et fort bien fait de sa personne ; il avait la barbe longue et bien mise, et ne paraissait pas un [homme ordinaire], mais un prince à qui l’on devait tout honneur et respect. »
Luis del Mármol, L’Afrique.
Son discours, prononcé par l’intermédiaire d’un interprète, fut jugé digne du « meilleur orateur » : il y exposa ses malheurs, plaida pour un secours militaire et se déclara prêt, lui et les siens, à recevoir le baptême.
Le baptême du 3 novembre 1488
Confié aux théologiens du royaume, Buumi Jelen fut baptisé dans la nuit du 3 novembre 1488, dans les appartements de la reine. Le roi et la reine le tinrent eux-mêmes sur les fonts baptismaux, en présence du prince héritier Dom Afonso, du duc de Béja et d’un évêque de Tanger délégué par le pape, l’évêque de Ceuta officiant. Le prince reçut le prénom royal de Jean (João) et devint ainsi Dom João Ndiaye. Deux de ses compagnons furent baptisés avec lui ; vingt-quatre autres gentilshommes de sa suite suivirent dans les jours suivants.
Le lendemain, le roi l’arma chevalier et lui octroya un blason : une croix d’or en champ de gueules, chargée en orle des cinq écussons du Portugal. Buumi Jelen rendit hommage au roi pour tous les États qu’il pourrait reconquérir et envoya son obédience au pape.
Fêtes lisboètes et prouesses équestres wolofs
Lisbonne s’enflamma pour ce prince d’Afrique : courses de cannes, courses de taureaux, bals et mascarades se succédèrent. Mais le moment le plus frappant fut sans doute la démonstration équestre donnée par les cavaliers wolofs de la suite princière. Mármol décrit, avec une admiration non feinte, ces écuyers qui « couraient debout sur les arçons », s’asseyaient et se relevaient en pleine course, sautaient à terre la main sur la selle et remontaient « comme si c’eût été de pied ferme », ramassant au galop les pierres qu’on leur jetait. Le chroniqueur les juge « plus adroits que les Maures de Barbarie » — jugement considérable sous la plume d’un Européen du XVIe siècle.
Un projet impérial atlantique… brisé en mer
L’alliance scellée dans le sang et la foi avait, pour Jean II, une portée bien plus vaste que la restauration d’un prince ami. Le roi de Portugal entendait, par l’entremise de Buumi Jelen, convertir les populations du Djolof au christianisme, ouvrir un grand commerce atlantique et bâtir à l’embouchure du fleuve Sénégal, à Ndar, une forteresse qui servirait de base avancée aux caravelles portugaises. Le prince lui-même évoqua, lors de ses entretiens avec le roi, le souverain des Mosses (Mali) « qui n’était ni païen ni mahométan » — confirmant, aux yeux de Jean II, la légende du mystérieux Prêtre Jean, ce roi chrétien que l’Europe cherchait depuis deux siècles.
Une flotte de vingt caravelles fut armée, sous le commandement de l’amiral Pero Vaz da Cunha, dit Bisagudo. Chargée de vivres, de munitions et d’hommes, elle devait accompagner Buumi Jelen jusqu’à l’embouchure du fleuve, y élever la forteresse, puis appuyer militairement la reconquête du Djolof.
Mais l’expédition tourna court. Le site choisi pour la forteresse, soumis à de forts courants et à un climat meurtrier, fit rapidement des ravages parmi les Portugais. Et là, dans des circonstances que les chroniqueurs eux-mêmes n’éclairent qu’à demi-mot, Pero Vaz da Cunha poignarda Buumi Jelen à bord de son propre vaisseau, l’accusant de trahison. Mármol suggère une autre cause : la crainte, pour l’amiral, de devoir demeurer gouverneur d’un fort aussi malsain. Jean II, à son retour, manifesta le plus vif mécontentement. Aujourd’hui encore, « on voit à l’entrée du fleuve les commencements de la forteresse qu’on avait désignée », témoins muets d’un projet avorté.
La version de la tradition orale wolof
La tradition orale, transmise par Yoro Boly Dyao, donne du dénouement un récit sensiblement différent, plus intime et peut-être plus tragique :
« Boumi Dyelen était l’ami d’un Portugais nommé Domingo, et leur amitié était si grande qu’il l’accompagna jusqu’au Portugal. Ils revinrent au Sénégal et, un jour que le Boumi discutait à Del, avec son ami Domingo, il s’oublia jusqu’à le maltraiter, et Domingo le tua d’un coup de fusil. »
Yoro Boly Dyao, tradition orale wolof.
Les deux récits ne s’excluent pas nécessairement : la mémoire orale retient souvent la blessure humaine là où la chronique écrite ne consigne que la raison d’État.
Une descendance au Fouta
L’histoire ne s’achève pas sur la lame de l’amiral portugais. D’après le chroniqueur fountanké Siré Abass Sow, la descendance de Buumi Jelen se retrouve à Horefondé, dans le Fouta, où se réfugia son fils Mbagne Jelen Tassé, ancêtre des Farba Boummoudi de Horefondé. La lignée royale du Djolof, brisée par la guerre civile et l’exil, se prolongea ainsi discrètement à l’est, loin des caravelles et des cours européennes.
Portée historique
L’aventure de Buumi Jelen Ndiaye constitue, à la fin du XVe siècle, le premier séjour documenté d’un souverain d’Afrique subsaharienne à une cour européenne, quarante ans avant la visite de l’ambassadeur du Kongo à Rome. Elle atteste l’existence de relations diplomatiques d’égal à égal entre un royaume wolof et la couronne portugaise, à une époque où l’esclavage atlantique balbutie. Elle rappelle, enfin, que l’Afrique du XVe siècle n’était pas un objet passif de la mondialisation naissante, mais un acteur politique lucide, manœuvrant entre les intérêts locaux et les appétits des empires.
Le prince wolof échoua à reconquérir son trône. Mais par son intelligence, sa prestance et le respect qu’il sut imposer dans une salle du trône de Setúbal, il laissa aux chroniques européennes le portrait d’un homme d’État africain que même ses assassins ne purent tout à fait effacer.
Sources
- Luis del Mármol Carvajal, L’Afrique (Description générale de l’Afrique), XVIe siècle.
- Yoro Boly Dyao, traditions historiques wolof.
- Siré Abass Sow, chroniques du Fouta Toro.
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