Dans les archives du commerce négrier atlantique, rares sont les récits qui donnent à voir, avec autant d’acuité, la dignité indestructible des peuples réduits en esclavage. Celui des cinq cents Wolofs Thiédos de l’île de Gorée en est l’un des témoignages les plus saisissants. Ces guerriers captifs, loin de se soumettre, ont incarné une résistance organisée, courageuse et méthodique — un fait historique longtemps enfoui dans de vieux manuscrits français.
L’île de Gorée : carrefour de l’infamie
Au XVIIIe siècle, l’île de Gorée, à quelques encablures des côtes de l’actuel Dakar, est une plaque tournante du commerce des esclaves sous contrôle français. Le fort Saint-Michel, jadis construit par les Hollandais, y domine une captiverie — une prison où les hommes, femmes et enfants arrachés à leurs terres attendent d’être embarqués vers les Amériques.
Le commerce annuel y est, selon les témoignages de l’époque, relativement modeste : deux à trois cents captifs par an en temps ordinaire. Mais les guerres de succession qui déchirent les royaumes voisins alimentent régulièrement ce marché macabre. C’est dans ce contexte qu’éclate l’une des pages les plus dramatiques de l’histoire de l’île.
Document historique — « À mesure que l’on traite des captifs, de quelque nation qu’ils soient, on les met au collard deux à deux, en attendant qu’on ait occasion de les embarquer. Ce collard est une chaîne de fer de cinq à six pieds de long… »
Le collard — ce collier de fer goupillé autour du cou, reliant les captifs deux par deux — symbolise à lui seul la déshumanisation systématique du commerce esclavagiste. Libres de leurs bras et de leurs jambes, les captifs sont contraints aux travaux les plus pénibles : casser des roches, transporter des charges, décharger les embarcations. Au soir, ils regagnent la captiverie sous bonne garde.
Les Thiédos : guerriers captifs d’une guerre civile
Ces cinq cents captifs ne sont pas des civils ordinaires. Ce sont des Thiédos — la caste guerrière des royaumes wolofs du Cayor et du Baol. Hommes de combat par tradition et par excellence, ils sont le produit d’une guerre dynastique fratricide qui a bouleversé le Cayor.
L’oncle du jeune roi Hamet — ou Damel, titre porté par les rois du Cayor — à la tête d’une coalition de mécontents, a marché sur le Cayor pour détrôner son neveu. Le jeune roi s’est défendu vaillamment, mais la défaite fut totale. Les prisonniers de cette guerre furent vendus comme esclaves, en plusieurs lots, au comptoir de Gorée.
Ces peuples se battent très-courageusement et craignent peu la mort. Ils abhorrent la captivité plus que tous les autres peuples leurs voisins.
— Témoignage d’un administrateur français du fort de Gorée, XVIIIe siècleC’est ce fond de dignité guerrière — cette incapacité constitutive à accepter la servitude — qui va transformer ces cinq cents hommes en acteurs d’une résistance exceptionnelle. Après avoir étudié le fort, ses défenses, ses points faibles et les habitudes de ses gardiens, ils mirent au point un plan d’une sophistication remarquable.
Le complot de Gorée : un plan quasi parfait
La révolte prévue pour un soir, à six heures, au retour des travaux, était d’une rigueur militaire qui témoigne de la formation guerrière de ses instigateurs. Elle fut décomposée en trois colonnes d’action simultanées.
I
Neutraliser le corps-de-garde
Le premier tiers devait se jeter sur les soldats à la porte du fort au moment du retour du travail, s’emparer de leurs armes et éliminer la garde avant qu’elle puisse réagir.
II
Prendre le contrôle des armes et munitions
Simultanément, le second groupe s’emparait du magasin aux fusils, de la salle d’armes et de la poudrière — armant ainsi l’ensemble des captifs.
III
Éliminer toute résistance dans le village
Le troisième groupe se dispersait dans l’île pour neutraliser tous les Européens présents, garantissant la maîtrise totale de Gorée.
Rejoindre le roi détrôné sur la Grande-Terre
Maîtres du fort et armés, ils devaient embarquer dans les chaloupes disponibles et rejoindre le pays où leur roi s’était réfugié.
L’enfant qui changea le cours de l’histoire
Ce plan brillant échoua à cause d’un détail que les conjurés n’avaient pas anticipé : parmi eux, couché sur un cuir de bœuf comme endormi, se trouvait un enfant de onze à douze ans. Mis à la captiverie pour avoir commis quelques petits larcins, les fers aux pieds, il s’était réveillé dans l’obscurité et avait entendu chaque mot du complot.
Le lendemain matin, l’enfant fit appeler les Français et leur révéla tout. La garde fut triplée, les canons chargés à mitraille pointés sur l’entrée. Lorsque les cinq cents hommes revinrent du travail, un seul regard sur le dispositif militaire suffit à leur faire comprendre que le complot avait été éventé.
C’est ainsi que la fortune se joue souvent des projets les mieux concertés des foibles mortels, et souvent leur prépare des dangers, ou les en garantit.
— Récit de l’époque« Dé gue la » — Cela est vrai
Le commandant de l’île convoqua tous les captifs dans la cour du fort et interpella directement les chefs de la révolte : avaient-ils vraiment projeté de massacrer tous les Blancs de l’île ?
La réponse fit frémir l’assemblée. Sans nier, sans chercher d’échappatoire, ils répondirent avec une hardiesse que le témoin de l’époque qualifia de « vraiment romains » :
Document historique — Que rien n’était plus vrai, qu’ils devaient ôter la vie à tous les Blancs de l’île, non pas par haine pour eux — mais bien pour qu’ils ne pussent s’opposer à leur fuite et au moyen de rejoindre leur jeune roi. Qu’ils avaient tous la plus grande honte de n’être pas morts les armes à la main — mais que, puisqu’ils avaient manqué leur coup, ils préféraient la mort à la captivité.
À ces mots, d’une voix unanime, tous les captifs crièrent en wolof : « Dé gue la, dé gue la — Cela est vrai, cela est vrai. »
Pour l’exemple, les deux chefs furent exécutés le lendemain devant l’ensemble des captifs dans la savane, tués par la seule bourre des canons, projetés à quinze pas de distance. Tous les autres rentrèrent en silence dans la captiverie. Mais leur résistance n’était pas terminée.
La résistance ne s’arrête pas
La révolte nocturne du fort — quelques années plus tôt
Les cinq cents thiédos n’étaient pas les premiers à tenter l’impossible. Quelques années auparavant, près de trois cents captifs s’étaient déferrés la nuit et, en montant sur les épaules les uns des autres dans un angle mort de la sentinelle, s’étaient introduits dans l’enceinte du fort. Leur échec ne tint qu’à leur impatience : les premiers à franchir le mur se précipitèrent sur la sentinelle avant que leurs camarades les aient rejoints. Malgré l’absence d’armes, deux d’entre eux réussirent à mettre à terre plusieurs soldats avant d’être tués.
La révolte en mer — à bord du navire Bacot
Embarqués à bord d’un navire de la Compagnie des Indes sous le commandement du capitaine Avrillon, les thiédos allaient déclencher la troisième et plus sanglante des révoltes documentées. Averti de leur dangerosité, le capitaine fit néanmoins l’imprudence de déferrer une quinzaine d’entre eux pour manœuvrer sur le pont. Les thiédos récupérèrent furtivement tous les clous et ferrements du navire et, dans une seule nuit, tous se libérèrent de leurs fers.
Au sixième jour de mer, le capitaine fut assommé, l’équipage submergé. Deux coups de canon à mitraille mirent fin à la révolte dans un bain de sang : deux cent trente captifs périrent, ainsi que sept membres d’équipage.
Que l’on juge présentement du coup-d’œil affreux d’une si horrible boucherie. Cette catastrophe est encore une suite de cet infâme commerce, dont je ne peux dire trop de mal.
— Administrateur français, témoin des événementsUn héritage de dignité et de résistance
L’histoire des cinq cents Wolofs Thiédos de Gorée nous rappelle une vérité que le commerce esclavagiste s’acharnait à effacer : jamais les peuples asservis n’ont accepté leur sort comme une fatalité.
Ces guerriers thiédos ont porté jusque dans les fers l’intégrité de leur identité. Leur réponse devant le commandant français, « Dé gue la », résonne encore comme un acte d’une dignité absolue. Ils ont choisi la mort debout plutôt que la vie à genoux.
L’île de Gorée, classée au Patrimoine mondial de l’UNESCO, porte aujourd’hui la mémoire de ces souffrances et de ces résistances. La Porte du Voyage sans retour rappelle aussi l’histoire de ces cinq cents hommes qui avaient tout planifié pour ne jamais la franchir.
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